Un virement de 45 000 euros détourné en quelques secondes par un faux RIB de notaire. La victime ignorait qu’un dispositif européen de vérification du bénéficiaire aurait pu l’alerter avant même de valider le virement. Décryptage d’une fraude devenue classique et des réflexes essentiels pour s’en protéger.
« J’ai viré 45 000 € sur le RIB reçu par mail de mon notaire » : personne ne m’avait dit que ma banque devait vérifier que le nom correspondait à l’IBAN

Quarante-cinq mille euros. Envolés en quelques secondes, un clic de trop après réception d'un mail qui semblait provenir tout droit de l'étude notariale. Le RIB avait la bonne mise en page, le bon en-tête, le bon numéro de dossier. Seul détail invisible à l'œil nu : l'IBAN ne correspondait plus à celui du notaire, mais à un compte contrôlé par un fraudeur. Et la victime, persuadée d'avoir fait tout ce qu'il fallait, découvre après coup qu'un dispositif européen aurait pu, en théorie, l'alerter avant même de valider le virement.
À retenir
- Comment les fraudeurs se font passer pour des notaires et interceptent les virements immobiliers
- Un détail dans le RIB aurait dû alerter : pourquoi personne ne le connaît
- Le nouveau dispositif européen de vérification des bénéficiaires change-t-il vraiment la donne ?
Une fraude qui repose sur la confiance aveugle dans le mail
Le scénario est devenu presque classique dans les transactions immobilières. Un pirate s'introduit dans la boîte mail du notaire ou du client, souvent grâce à un mot de passe compromis, puis surveille les échanges en silence pendant plusieurs jours jusqu'à repérer une transaction immobilière en cours, avant d'intercepter le RIB du bénéficiaire pour le remplacer par ses propres coordonnées bancaires. La victime, elle, ne voit rien venir. Convaincue de régler son acquisition, elle effectue un virement vers un compte contrôlé par le fraudeur, et les fonds sont transférés à l'étranger en quelques heures, rendant toute récupération quasi impossible.
Un détail aurait pourtant dû mettre la puce à l'oreille. Les comptes professionnels des notaires sont obligatoirement hébergés à la Caisse des Dépôts et Consignations, si bien que tout virement à destination d'un notaire est forcément réalisé vers un RIB CDC comportant le code BIC "CDCGFRPPXXX". Un RIB de notaire qui affiche un autre BIC, une autre banque, c'est un signal d'alarme immédiat. Franchement, c'est le genre de réflexe qui prend trente secondes et qui évite des drames financiers. Mais personne ne le vérifie, parce que personne ne sait que cette règle existe.
Ce que change (enfin) le règlement européen sur les paiements
C'est justement là que la réglementation européenne entre en jeu, et c'est précisément le point que la plupart des victimes ignorent. Depuis le 9 octobre 2025, toutes les banques de la zone euro mettent en œuvre un service de Vérification du Bénéficiaire (VoP), conformément au règlement européen 2024/886, dispositif qui vise à sécuriser les virements bancaires en vérifiant que le nom du bénéficiaire renseigné par le client correspond bien à l'IBAN du compte destinataire. Concrètement, lorsqu'un particulier effectue un virement, sa banque interroge automatiquement la banque du bénéficiaire pour vérifier la concordance entre le nom saisi et le numéro IBAN.
Trois résultats sont possibles, et c'est là que ça devient intéressant. La correspondance peut être exacte (le nom et l'IBAN concordent), partielle (le nom est proche mais pas identique), ou nulle (le nom ne correspond pas à l'IBAN). Le hic, c'est que ce filet de sécurité n'est pas infaillible : même en cas de non-concordance, le client conserve la liberté d'exécuter le virement, mais en toute connaissance de cause. la banque prévient, mais elle ne bloque jamais totalement. Une nuance qui change tout dans les litiges qui suivent.
Le contexte explique pourquoi Bruxelles a fini par imposer cette contrainte aux établissements. La fraude par substitution d'IBAN pesait 183 millions d'euros en 2024 rien qu'en France, soit 15 % de la fraude hors espèces. Et la tendance ne faiblit pas : au premier semestre 2025, le montant total des virements frauduleux en France atteignait environ 618 millions d'euros, en hausse de 7 % par rapport à 2024. Le Royaume-Uni, lui, avait anticipé le mouvement depuis longtemps : ce contrôle y est obligatoire pour les grandes banques depuis 2020, étendu en 2024. La zone euro a mis six ans de retard à combler.
Ce que dit la jurisprudence : un partage de responsabilité qui évolue vite
Le cadre juridique bouge presque aussi vite que les techniques des fraudeurs, et c'est là que le calendrier devient crucial. Un jugement du Tribunal judiciaire de Paris rendu le 25 mars 2026 a tranché une affaire emblématique de faux RIB de notaire, avec une répartition qui a de quoi surprendre : le notaire ayant envoyé un RIB par courriel non sécurisé a vu sa responsabilité retenue à hauteur de 70 % du préjudice, soit 48 025,17 euros sur un total de 68 607,38 euros. Le reste ? La victime s'est vu imputer 30 % du préjudice pour avoir négligé une anomalie visible dans l'adresse email du fraudeur, décelable par une personne normalement vigilante.
Les banques, dans cette affaire, sont sorties totalement blanchies. La banque émettrice a exécuté l'ordre conformément à l'IBAN fourni par son client, ce qui suffit au regard du droit applicable, et la banque réceptionnaire n'avait pas l'obligation de vérifier la concordance entre le nom du bénéficiaire et le titulaire du compte selon les règles en vigueur au moment des faits. Mais l'affaire portait sur des faits antérieurs au 9 octobre 2025. Un règlement européen entré en application en 2025 bouleverse en effet les règles du jeu pour les virements en euros, notamment en imposant aux banques de vérifier la concordance entre le nom du bénéficiaire et l'IBAN. Ce jugement, en somme, appartient déjà à l'ancien monde juridique.
La Cour de cassation, elle, a resserré l'étau d'un autre côté quelques semaines plus tard. Dans un arrêt du 4 mars 2026, elle a jugé que lorsqu'une banque avait elle-même rédigé l'ordre de virement à partir d'un RIB comportant « des incohérences apparentes et manifestes qui ne pouvaient laisser aucun doute, pour un professionnel normalement diligent, sur le fait que l'identifiant était un faux grossier », elle engageait sa responsabilité de droit commun et devait rembourser l'intégralité des fonds détournés, soit plus de 60 000 euros dans cette affaire. Une décision qui montre que la vigilance attendue des banques ne se limite plus à un simple contrôle administratif.
Le réflexe qui coûte trente secondes et qui change tout
Le VoP reste une alerte, pas un rempart absolu, tant que l'utilisateur garde la main pour passer outre. La vraie protection tient donc encore, largement, à des habitudes simples et souvent négligées. Comparer systématiquement le BIC du RIB reçu avec celui de la Caisse des Dépôts pour tout virement à un notaire, appeler l'étude via un numéro déjà connu (jamais celui inscrit dans le mail suspect) avant de valider un changement de coordonnées bancaires, et prêter attention à la moindre alerte de non-concordance affichée par sa propre banque au moment du virement. Trois gestes qui, mis bout à bout, auraient sans doute suffi à sauver ces 45 000 euros.
Sources : lebot-avocat.com | fbf.fr
