Depuis mai 2025, une nouvelle législation renforce considérablement la protection des travailleurs contre les risques liés aux fortes chaleurs. Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas de température maximale légale, mais l’employeur est désormais tenu à des obligations concrètes et graduées en fonction des alertes météorologiques.
« Il faisait 38 °C dans l’atelier et mon patron n’a rien fait » : voici ce que dit la loi et comment faire valoir vos droits

Trente-huit degrés dans un atelier de production, un ventilateur en bout de chaîne qui tourne dans le vide, et un patron qui hausse les épaules. Ce scénario, des milliers de salariés le vivent chaque été en France, convaincus de n'avoir aucune prise juridique sur la situation. La réalité est plus nuancée, et depuis l'été 2025, nettement plus favorable aux travailleurs.
Le décret n°2025-482 du 27 mai 2025, publié au Journal officiel le 1er juin, modifie en profondeur le Code du travail pour renforcer la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur. Ce texte introduit pour la première fois dans le Code du travail une obligation formelle de prévention des effets des fortes chaleurs, applicable à tous les employeurs, publics comme privés. Une révolution silencieuse, passée presque inaperçue dans le flot des informations estivales.
À retenir
- Une révolution silencieuse du Code du travail change tout depuis l'été 2025
- Le mythe de la température maximale enfin démystifié : voici ce que la loi exige vraiment
- À 38 °C, vous avez des droits puissants que votre patron ignore peut-être
Ce que la loi dit vraiment (et ce qu'elle ne dit pas)
Premier point à démonter : la croyance tenace selon laquelle il existerait une température maximale légale au-delà de laquelle tout le monde peut rentrer chez soi. Aucune indication de température maximale au-delà de laquelle il serait dangereux ou interdit de travailler n'est donnée dans le Code du travail. Frustrant, mais logique : cela évite une règle unique inadaptée aux réalités du terrain, qu'il s'agisse d'une activité sédentaire ou de la manutention, d'un intérieur ou d'un extérieur, avec des contraintes d'humidité ou d'équipement de protection très différentes.
Ce vide apparent ne signifie pas pour autant l'impunité patronale. L'employeur est tenu à une obligation générale de sécurité en vertu de l'article L4121-1 du Code du travail : il doit prévenir les risques, informer et former ses salariés, et adapter le travail pour protéger leur santé. La chaleur fait partie des risques à intégrer. Ce cadre général existait avant 2025. Ce qui est nouveau, c'est la précision et le caractère graduellement contraignant des mesures désormais exigées.
Un arrêté du 27 mai 2025 précise les seuils de vigilance applicables : vigilance jaune pour un pic de chaleur bref présentant un risque pour la santé, orange pour une canicule intense et durable, rouge pour une canicule extrême aux impacts sanitaires majeurs. Chaque seuil impose une gradation dans les mesures à prendre par l'employeur.
Les obligations concrètes de votre employeur depuis juillet 2025
Depuis juillet 2025, l'employeur est tenu, dès la vigilance jaune de Météo-France, d'adapter l'organisation du travail : horaires décalés, suspension des tâches pénibles aux heures les plus chaudes, repos allongés. Ce n'est plus une recommandation de bon sens, c'est du droit dur.
En cas de vigilance orange ou rouge, l'employeur est soumis à plusieurs autres obligations : il doit procéder à une réévaluation quotidienne des risques encourus par chacun des salariés, en fonction de la température et de son évolution en cours de journée, de la nature des travaux devant être effectués, notamment en plein air ou dans des ambiances thermiques déjà élevées.
Côté équipements, les mesures attendues sont précises. Le décret du 27 mai 2025 liste notamment : la mise en œuvre de procédés de travail ne nécessitant pas d'exposition à la chaleur, la modification de l'aménagement des lieux et postes de travail, l'adaptation des horaires pour limiter la durée et l'intensité de l'exposition, et l'augmentation de l'eau potable fraîche mise à disposition des travailleurs. Pour les structures sans eau courante, le minimum exigé est de 3 litres d'eau fraîche par jour et par agent.
Ces nouvelles dispositions s'appliquent à tous les secteurs d'activité, y compris les chantiers, l'agriculture, ou les postes de bureau sans climatisation. Votre patron de PME en zone pavillonnaire n'est donc pas exempté. La loi n'oblige pas l'employeur à installer un dispositif de climatisation, mais elle l'oblige à trouver des solutions alternatives concrètes et documentées.
L'évaluation des risques se formalise dans le DUERP, le Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels. Le risque chaleur doit y figurer, avec les mesures prévues : aménagement des horaires, renouvellement d'air, mise à disposition d'eau fraîche, procédures en cas d'alerte. Si ce document est vide sur le sujet, c'est déjà une faute caractérisée.
Le droit de retrait : arme ultime, pas premier réflexe
Le droit de retrait, c'est le droit pour un employé de quitter son poste s'il estime que les conditions présentent un danger grave et imminent pour sa santé ou sa sécurité. La définition est précise : le danger est "grave" lorsqu'il peut causer une atteinte sérieuse, comme un coup de chaleur, une déshydratation aiguë ou un accident par perte de vigilance. Il est "imminent" lorsqu'il peut se réaliser à très court terme.
L'INRS donne des repères indicatifs utiles pour étayer une telle démarche. L'Institut National de Recherche et de Sécurité recommande une vigilance renforcée dès 30 °C pour un travail sédentaire et dès 28 °C pour un travail physique, dans le BTP, la logistique ou la cuisine. Au-delà de 33 °C, quelle que soit l'activité, l'INRS considère que le danger devient réel pour tous les travailleurs. À 38 °C dans un atelier de production, le terrain juridique est donc solide.
Comment l'exercer ? Le salarié doit alerter immédiatement son employeur et se retirer de la situation dangereuse. L'employeur ne pourra pas lui demander de reprendre son poste tant que persiste ce danger. Aucune sanction et aucune retenue de salaire ne pourra être prise à l'encontre du salarié qui exerce son droit de retrait. Une règle protectrice, à condition de respecter cette formalité d'alerte préalable.
Le médecin du travail peut évaluer les risques pour la santé du salarié et émettre des recommandations. Son avis médical constitue un élément probant devant les tribunaux. Consulter le médecin du travail avant ou après l'épisode critique est donc loin d'être une démarche superflue.
Que faire si votre employeur reste inerte ?
Saisir l'inspection du travail n'est pas un geste radical. Le décret du 27 mai 2025 prévoit explicitement que l'inspection du travail puisse intervenir lorsque l'employeur ne définit pas de mesures ou actions de prévention du risque lié aux épisodes de chaleur intense. Les agents de l'inspection pourront transmettre aux DREETS une mise en demeure en cas de situation dangereuse résultant du non-respect des principes généraux de prévention.
Le CSE joue également un rôle ici. Les représentants du personnel peuvent exercer le droit d'alerte en cas de danger grave et imminent, déclencher une procédure écrite et obliger l'employeur à réagir formellement. Une vigilance particulière est portée aux jeunes travailleurs, qui ne peuvent être exposés à des températures extrêmes sans dérogations possibles, une protection renforcée qui concerne une part non négligeable des effectifs des secteurs les plus exposés, du BTP à la restauration rapide.
Un dernier chiffre pour mesurer l'enjeu réel de tout cela : selon Santé publique France, le nombre de décès attribuables à l'exposition à la chaleur sur l'ensemble de la période de surveillance de l'été 2025 s'est élevé à 5 700, soit plus de 3 % de la mortalité toutes causes observée. La chaleur au travail n'est pas un inconfort à gérer entre adultes consentants. C'est un risque mortel, désormais inscrit comme tel dans le Code du travail. Et un employeur qui "n'a rien fait" engage sa responsabilité pénale bien au-delà du simple contentieux prud'homal.
Sources : paca.dreets.gouv.fr | legifrance.gouv.fr
